ANB-BIA SUPPLEMENT

ISSUE/EDITION Nr 346 - 15/05/1998

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Cameroun

L'introuvable apaisement du climat politique


by Valentin Siméon Zinga, Yaoundé, mars 1998

THEME = POLITIQUE

INTRODUCTION

Réélu pour un nouveau mandat de sept ans,
Paul Biya ouvre le dialogue avec l'opposition en essayant une "démocratie apaisée".
Mais le Cameroun tout entier s'interroge...

Après avoir gagné les élections du 10 octobre 1997 sans concurrents réels, Paul Biya avait entrepris une ouverture vers l'opposition, dans le cadre d'une "démocratie apaisée". S'il a pu obtenir de l'UNDP (Union nationale pour la démocratie et le progrès) qu'elle figure dans son gouvernement, les discussions avec le SDF (Social Democratic Front), par contre, ont capoté, à cause du désaccord sur la gestion du processus électoral.

"N'est-il pas temps, où que nous soyons, dans la majorité ou l'opposition, d'unir nos efforts, pour apporter notre contribution au grand chantier du développement économique et du progrès social, ainsi qu'à la consolidation de l'unité et de la cohésion nationale? Tel est, me semble-t-il, l'appel pressant du peuple camerounais qui s'est massivement rangé derrière le président de la République". Ainsi parlait Paul Biya, le 3 novembre 1997, lors de la prestation de serment devant l'Assemblée nationale, après avoir été reconduit à la tête de l'Etat pour une durée de 7 ans.

Les trois principaux partis de l'opposition n'avaient pas participé à la consultation électorale. John Fru Ndi, du SDF, Bello Bouba Maigari, de l'UNDP, et Adamou Ndam Njoya, de l'Union démocratique du Cameroun (UDC), avaient appelé au boycottage de l'élection. Raison invoquée: "Il n'y a pas de bonne élection sans bonne loi". L'opposition réclamait un scrutin à deux tours, et la création d'une commission électorale nationale autonome, chargée du processus électoral - depuis les inscriptions sur les listes jusqu'à la proclamation des résultats - , en lieu et place d'une administration aux ordres.

Ouverture à l'opposition: pourquoi?

Le scrutin eut donc lieu, sans que le pouvoir accède à cette revendication. Et l'on s'étonnait que Paul Biya, élu avec un si bon score (92,57% des suffrages, selon les chiffres officiels), éprouvât le besoin d'associer l'opposition à la gestion des affaires du pays. Certains observateurs ont soutenu que le président de la République y avait été poussé par des représentations diplomatiques à Yaoundé. Sans preuve. Si ce n'est qu'on sait que les travaux de l'oléoduc, qui doit évacuer le pétrole du sud du Tchad vers l'océan Atlantique, parcourt la quasi-totalité du territoire camerounais, jusqu'à la ville méridionale de Kribi.

Pour beaucoup, les puissances étrangères, et notamment les Etats-Unis (qui détiennent 80% des investissements, par le biais de la compagnie pétrolière Exxon), avaient oeuvré en coulisse pour éviter un climat socio-politique délétère, qui aurait pu compromettre les travaux du pipeline. Ce climat aurait aussi empêché le succès du programme triennal pour le redressement économique, que le Cameroun avait accepté en signant avec le Fond monétaire international, en août 97, une facilité d'ajustement structurel renforcée (FASR).

Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, parti au pouvoir) n'avait ni démenti ni confirmé ces allégations. Joseph Doumba, secrétaire général du comité central et deuxième personnalité de l'appareil politique, s'était contenté de dire: "Nos partenaires ont leurs intérêts au Cameroun. Nous avons aussi les nôtres. Et c'est tant mieux si la sauvegarde de nos intérêts à tous passe par cette ouverture à l'opposition".

Ouverture à l'opposition? Ce n'était pas une vue de l'esprit.

L'UNDP accepte de collaborer

Lors de la formation du nouveau gouvernement, le 7 décembre 1997, les observateurs avaient été surpris de voir trois fauteuils accordés à l'UNDP, dont celui du ministère d'Etat chargé du développement industriel et commercial, où trône en personne Bello Bouba Maigari. D'autant que l'UNDP avait exclu, en 1992, deux de ses militants qui avaient accepté de participer au gouvernement après l'élection du 10 octobre 1992, remportée par Paul Biya et entachée d'irrégularités et de fraudes.

En 1997, le président national de cette formation politique a donc cru devoir justifier sa participation à la gestion publique avec un parti qu'il avait toujours critiqué avec véhémence: "A la différence de nos camarades d'hier, nous avons signé une plate-forme de gouvernement avec le RDPC", a-t-il martelé. Avant d'ajouter: "Au-delà du nombre de portefeuilles ministériels, ce qui importe, pour nous, c'est l'engagement pris de mener une action commune dont les axes sont tracés, consignés dans cet accord sur le plan politique, économique, social etc. Sur le plan politique, c'est l'évolution de la démocratie camerounaise, essentiellement le problème de l'organisation des élections démocratiques au Cameroun, qui nous préoccupe: nous nous sommes engagés à perfectionner le système électoral".

Les hésitations du SDF

Parallèlement, sur instigation de Paul Biya, le RDPC avait entamé des contacts avec le SDF. Dans un premier temps, il s'agissait d'obtenir du parti de John Fru Ndi qu'il entre au gouvernement. Tout en refusant cette offre, le SDF avait accepté d'engager avec le RDPC un dialogue "constructif".

En conformité avec les grands axes de son discours officiel, le SDF avait fait plusieurs suggestions: élection du président de la République au scrutin majoritaire à deux tours; élection au suffrage universel des membres du Sénat (dont on attend encore la création, bien qu'il ait été institué par la Constitution de 1996); création d'une Commission électorale nationale.

Il s'agissait, en vérité, d'une perspective d'amendement de la loi fondamentale. Pour ne pas faire les choses à moitié, le SDF avait même élaboré un projet de loi portant création de la Commission électorale nationale. Ne transigeant pas sur l'importance de cette instance, le parti de John Fru Ndi avait affirmé, sentencieux: "L'acceptation par le RDPC du principe de la mise en place d'une commission électorale nationale indépendante constitue la manifestation la plus patente de la volonté de ce parti à continuer un dialogue franc et constructif avec l'opposition, pour la mise en place d'une démocratie apaisée". Mais le RDPC avait critiqué ces propositions dans un sens qui ne surprenait personne.

SDF-RDPC: refroidissement

Des inquiétudes se firent jour dans les rangs de ceux qui avaient rêvé d'une décrispation du climat politique dans le pays. La suite des événements ne les dissipa guère. Au sortir d'une de leurs rencontres dans les locaux de l'auditorium Jean-Paul II - réputé pour sa neutralité politique autant que pour sa présumée symbolique de paix - les délégués du SDF avaient confié à la presse que les deux partis s'étaient mis d'accord sur la mise à l'écart de l'administration dans la gestion des opérations électorales.

On en était encore à spéculer sur cette révolution, lorsqu'une semaine plus tard, le RDPC disqualifiait ces déclarations, estimant qu'il "s'était agi d'un malentendu". Coup de froid dans le dialogue en construction. Les réunions se firent rares. Le malaise s'installa. Bien que les hommes politiques avançaient des raisons de calendrier pour justifier cette dégradation.

Puis, il y eut le coup de grâce. Dans un document, le RDPC proposait que "la gestion des opérations électorales soit confiée à des commissions électorales mixtes indépendantes (CEMI)". Ces CEMI agiraient au niveau de l'établissement et de la révision des listes électorales, et au niveau de l'établissement et de la distribution des cartes électorales. Elles seraient également à l'oeuvre dans la gestion des bureaux de vote et au niveau des commissions électorales départementales. En feraient partie des représentants des partis politiques, de l'administration et de la société civile, choisis d'accord entre partis. Elles pourraient publier le résultat des élections, mais leur proclamation resterait de la compétence du Conseil constitutionnel (non encore mis sur pied), lequel s'occuperait en outre du contentieux électoral.

Pour le parti au pouvoir, un tel système conciliait les impératifs "d'équilibre dans la représentation des partis politiques, de confiance entre les différents acteurs du système électoral et d'efficacité dans la gestion du processus électoral". Mais le problème restait celui du rôle de l'administration dans les opérations électorales. Or, celle-ci a toujours montré sa partialité et son engagement en faveur du RDPC. Ce qui ne fait que confirmer les critiques qui avaient parlé du peu de sincérité de ce parti, dans un dialogue dont on attendait une ouverture vers une "démocratie apaisée".

Conclusions

Le parti au pouvoir a réussi tout de même à fragmenter ce qu'on avait baptisé "le front du boycott". Il aura aussi gagné à l'usure l'UNDP, réduite à ne représenter que la deuxième force de l'opposition au Parlement. Du moins avant son entrée au gouvernement, que beaucoup considèrent avant tout comme répondant au désir d'occuper des postes qui, dans l'imagerie populaire, ouvrent les portes de l'enrichissement. Et face aux options du RDPC, on voit très mal comment l'UNDP réussirait à perfectionner le système électoral et à le rendre conforme à ses visions originelles.

Quant au SDF, en acceptant de débattre avec le parti de Paul Biya, il a au moins en partie érodé l'image belliqueuse que ses contempteurs lui collaient, celle d'un parti essentiellement porté vers la protestation dans la rue. En mettant fin aux discussions avec le RDPC accusé de roublardise politique, le parti de Fru Ndi a rassuré ceux de ses partisans qui avaient craint quelques compromissions avec le pouvoir.

Le problème reste celui du temps perdu à ces débats, dont on se demande s'ils n'ont pas refroidi les ardeurs de quelques militants. Surtout en ce moment où l'on parle de la création imminente du Sénat. Les élections pour en faire partie vont probablement se dérouler dans des conditions sans cesse critiquées par l'opposition, souvent si prompte à lancer à ses militants des mots d'ordre de contestation, au sortir d'élections qu'elle considère systématiquement comme truquées. Le cycle va-t-il recommencer lors des prochaines élections?

END

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