ANB-BIA SUPPLEMENT

ISSUE/EDITION Nr 421 - 01/11/2001

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Congo RDC
Les “shégués” en colère


ENFANTS

Kinshasa compte 15.000 “shégués” (enfants de rue), garçons et filles, entre 5 et 19 ans.
Un problème révélateur d’un drame sociale latent.

Le 15 août, vers 11 heures, toute la ville de Kinshasa était en émoi. Au marché central (zando), vendeurs, acheteurs, passants couraient paniqués dans tous les sens. A l’origine, l’assassinat par un policier d’un shégué âgé de 19 ans, qui a provoqué la colère des shégués du marché central et des environs.

Tout a commencé le 14 août 2001, lorsque un “phaseur” (autre nom pour les enfants de rue, quelque peu péjoratif) — qui venait de voler dans un magasin non loin de l’hôtel Memling — a eu la jambe brisée d’une balle tirée par un militaire témoin du vol. Le militaire a ensuite disparu dans sa voiture. Pour les faits du 15 août, un phaseur poursuivi pour avoir volé l’argent d’un vendeur du marché, a tenté de s’opposer à son arrestation et a aspergé le policier d’eau chaude. Ce dernier, en colère et blessé dans son amour-propre, a sorti son arme et tiré sur le garçon, le tuant de deux balles.

Voyant un des leurs tué, les enfants de la rue se sont mobilisés, s’en sont pris aux policiers avec des pierres et des barres de fer, et ont saccagé le commissariat de police du marché central.

Cet incident a provoqué la panique des vendeurs et des clients qui se sont enfuis, quand les enfants ont commencé à jeter des bouteilles et des pierres dans tous les sens. Le gouverneur de Kinshasa, Christophe Musungu, a immédiatement envoyé deux camions avec des agents de la police militaire (PM) armés jusqu’aux dents. Les PM ont arrêté tous les enfants de la rue qu’ils trouvaient, et ils les ont enfermés dans les cachots de l’inspection générale de la police. Plus de 500 phaseurs ont été arrêtés; mais ils ont été relâchés deux jours plus tard, parce que l’Etat n’avait pas de quoi les nourrir. Beaucoup de shégués ont fui le centre ville pour se réfugier dans les marchés communaux de la cité; quelques-uns ont pu rejoindre leurs familles. Le gouvernement a décidé de rouvrir les centres de rééducation des enfants existant à l’époque coloniale.

Le drame sociale qui couve

Cet incident est révélateur de l’ampleur du drame social latent qui couve dans la société congolaise. Aujourd’hui, en effet, on compte à Kinshasa plus de 15.000 shégués. Quelques filles mettent au monde des enfants qui seront éduqués dans les mêmes conditions. Ces phaseurs sont plus nombreux dans le centre commercial, au marché central et dans les marchés communaux; ils se déplacent souvent par groupes et sont particulièrement solidaires entre eux. Malheureusement, ils deviennent de plus en plus agressifs, surtout à la tombée du jour, arrachant sacs et argent aux passants et menaçant de leur couteau ceux qui voudraient les dénoncer.

On est, par contre, étonné de leur familiarité avec certaines personnes de la haute classe. Ce qui pousse à croire que ces enfants à problèmes sont parfois utilisés dans des règlements de comptes. Ils seraient donc manipulés par certains pour commettre des forfaits. Un musicien renommé les a vantés un jour dans une interview à la télévision.

Quelques jours avant l’incident du 15 août, des shégués portaient autour de la tête un bandeau blanc en guise de deuil, car leur bienfaiteur, le père Franck Stulens (de la Société du Verbe Divin) qui les recueillait pour leur rééducation, venait de mourir en Belgique. Le père Franck Stulens avait construit des homes pour héberger les phaseurs et leur donner l’occasion d’apprendre un métier.

Plusieurs autres communautés, telle que “Ekolo ya Bondeko” (communauté d’entraide et fraternité), ont emboîté le pas au père Franck dans le cadre de ce travail de réintégration des enfants de la rue. Malheureusement toute cette action est comme une goutte d’eau dans l’océan.

Sorcier malgré soi

D’après les résultats d’une petite enquête menée auprès de quelques centres d’hébergement de ces enfants à problèmes, la plupart des shégués sont issus de familles à problèmes, provoqués par le divorce ou par le décès d’un parent (surtout celui de la mère). L’enfant est alors adopté par une marâtre, ou bien il va vivre avec une tante, un oncle, une grand-mère. Dans l’un ou l’autre cas, l’enfant ne bénéfice plus du même amour maternel. Il est alors à la merci d’adultes qui ne le portent pas dans leur coeur.

Parmi les causes majeures du mal, il faut mentionner les prédications de malheur de certains responsables de sectes qui accusent ces enfants d’être des sorciers. Mais existe-t-il réellement des sorciers? Les réponses sont contradictoires et diversifiées. Certains témoignages montrent les enfants comme des victimes innocentes; d’autres, au contraire, insistent sur leur rôle de sorcier.

Si on dit que les enfants sorciers existent, ne serait-ce pas une astuce de certains parents et tuteurs qui cherchent à se débarrasser de leur progéniture? Mais aujourd’hui, à Kinshasa, il suffit qu’un enfant adopte une certaine attitude — résultant souvent d’un contre-témoignage ou d’un comportement déréglé d’adulte irresponsable — pour qu’il soit traité de «sorcier». Les exemples sont légion à Kinshasa, où des enfants subissent ce martyre avant d’être renvoyés dans la rue. L’accroissement spectaculaire de leur nombre est dû aussi à ce phénomène d’enfants sorciers.

Un cas parmi tant d’autres montre bien le calvaire que des enfants endurent suite aux accusations de responsables de sectes. Un jeune homme bien connu, après avoir été maltraité et mal aimé par sa marâtre pour des comportements jugés «démoniaques», s’est retrouvé dans la rue, chassé par son père. Recueilli heureusement par l’Aide à l’enfance défavorisée (AED), ce “sorcier” a pu développer son talent de footballeur, entrer dans une grande équipe de la place et, ensuite, obtenir un transfert dans une équipe en Europe. Les gens, évidemment, ont été étonnés par ce “miracle”, et se sont posé bien des questions, surtout que ce jeune “sorcier” est devenu subitement “normal” sans être passé par une séance de délivrance ou d’exorcisme! Heureusement que notre footballeur n’a pas développé un sentiment de rejet ou de vengeance, comme cela arrive souvent, et il a rendu à ses parents l’amour qu’il n’avait pas reçu d’eux.


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