ANB-BIA SUPPLEMENT

ISSUE/EDITION Nr 444 - 15/11/2002

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Ghana
Le problème des libations


CULTURE


Au Ghana, le vieux débat sur les libations au cours des cérémonies officielles a repris. Les opinions sont divisées, même parmi les dirigeants religieux. Le problème a fait sa réapparition après que deux ministres ont proposé de mettre fin à cette pratique

Tout visiteur important arrivant au Ghana, a certainement fait l’expérience de ce rituel. Tout dignitaire visitant le pays, qu’il soit président, reine ou dirigeant de gouvernement, doit passer par cette coutume, marque de respect pour sa bonne arrivée dans le pays et demande d’intervention divine pour le protéger durant son séjour. Normalement, elle est accompagnée de prières chrétiennes ou musulmanes, pour souligner le pluralisme religieux du pays.

Les libations tiennent une place spéciale dans le cadre culturel du Ghana. Les traditionalistes y voient un moyen de communiquer avec Dieu. Dans leurs messages ils cherchent l’intervention de leurs ancêtres et, pendant la libation, ils demandent la bénédiction et la protection de Dieu.

Bien que la coutume existe depuis longtemps, l’opposition à cette pratique ne fait que croître, surtout aux libations durant les cérémonies officielles de l’Etat. Pour certains chrétiens cette pratique a un goût d’idolâtrie. Ils prétendent aussi que l’Etat encourage ainsi une pratique qui, dans l’ensemble, a de sérieuses conséquences pour le pays.

En août dernier, deux ministres du gouvernement, Sampson Boafo et Nkrabeah Effah-Dartey, ont relancé le débat. Chacun, dans une cérémonie différente, a exigé de mettre fin à ces libations dans les cérémonies officielles. Effah-Dartey est même allé plus loin en déclarant que le Ghana s’est appauvri en livrant, par ces libations, les destinées du pays à l’idolâtrie.

Réactions immédiates

Suite à ces commentaires des ministres, les médias ont reçu une avalanche de réactions, mettant en cause la bienséance de ces opinions et leur soudaine répugnance pour l’héritage du pays.

Lors d’une conférence de presse, le leader de la Mission Afrikania, Osofo Komfo Kofi Ameve, a accusé les ministres de vouloir changer la Constitution: «En demandant de supprimer les libations dans les cérémonies officielles, les deux ministres bouleversent la Constitution qui garantit la liberté du culte dans un Etat laïque, comme le Ghana».

Cependant, parmi les intellectuels, les fonctionnaires du gouvernement, les leaders religieux, surtout les chrétiens, ce problème des libations reste très épineux, d’autant plus que beaucoup essayent de faire face aux problèmes de leur spécificité africaine.

La Mission Afrikania

La Mission Afrikania a été fondée en décembre 1982 par feu l’abbé Dr. Kwabena Damuah, alors encore prêtre catholique. La Mission pratique un mélange de christianisme et de religion traditionnelle africaine. Damuah, qui plus tard quitta l’Eglise catholique, décrit Afrikania comme étant une religion traditionnelle réformée. Un aspect important d’Afrikania est la place de la libation dans son rituel: «Quand nous versons des libations, nous invoquons l’Esprit de Dieu et nos ancêtres, ce qui est une façon africaine de prier. Pour servir Dieu, nous utilisons notre culture et notre tradition. Il est plus que temps pour nous de rejeter l’odieuse culture occidentale qui nous fut imposée par les colonialistes. Afrikania veut briser toutes ces déficiences», a-t-il dit aux débuts de la Mission.

Il a déclaré que l’Eglise n’avait pas su révéler et exposer les glorieux secrets du culte et des prières des fidèles. «Dites à ces leaders religieux que, mentalement, nous sommes tous dans une servitude coloniale, et que nous devons nous défaire de ces chaînes. Moi, je me suis débarrassé de mes chaînes et je veux aider les autres à se défaire des leurs», s’est-il écrié.

L’Eglise au Ghana

Mais l’Eglise en Afrique, et plus particulièrement au Ghana, est-elle encore sous la servitude mentale du colonialisme? Certains théologiens africains pensent que oui, d’autres que non.

  • Le professeur Amos Anti, pédagogue, pense que ces défis de Mission Afrikania illustrent les frustrations que beaucoup de chrétiens africains ressentent quand ils font face à ce problème. Cela pose aussi la question de l’ascendant euro-américain sur l’Eglise.
  • Certains ecclésiastiques soutiennent l’idée d’ancrer la religion chrétienne dans la culture des gens. Lors de l’inauguration d’une commission sur l’Eglise et la culture traditionnelle, en avril 1981, un ancien dirigeant de l’Eglise presbytérienne du Ghana, le révérend I.K. Frimpong, demanda à l’Eglise d’introduire la culture traditionnelle ghanéenne dans le culte chrétien.
  • L’archevêque catholique de Kumasi, Peter Kwasi Sarpong, est un pionnier et un leader dans les efforts d’africaniser l’Eglise catholique au Ghana, notamment l’inculturation de la messe et d’autres célébrations. Mais il met en garde: «L’inculturation devrait aussi ouvrir nos yeux sur certains points négatifs dans les cultures africaines. C’est ici que les religions traditionnelles africaines, peuvent jouer un grand rôle. Mais il faudra d’abord corriger l’image déformée que nous nous faisons des religions traditionnelles et ne plus employer des termes péjoratifs tels que paganisme, animisme, fétichisme, idolâtrie et culte des ancêtres».
  • Comme beaucoup d’autres, le professeur George Hagan, du département des Etudes africaines à l’université du Ghana, qui est aussi président de la commission nationale pour la culture, pense que la conversion au christianisme ne devrait pas être considérée comme un rejet des anciennes traditions, mais plutôt comme une purification de ces pratiques. Lors d’un symposium organisé par l’Eglise catholique sur «la foi chrétienne et les cultures africaines», qui eu lieu à Nairobi en 1998, Hagan disait que ses amis lui demandent souvent pourquoi lui, un catholique, fait des libations. Le professeur Hagan répond qu’il n’accepte pas servilement chaque détail de la religion traditionnelle, «mais, j’apprécie le sens de l’honneur envers Dieu et la nature. La joie et la célébration des petits et grands événements de ma vie et ceux de ma famille, tout cela fait partie de la religion».
  • Dans une conférence donnée récemment, Gayle Hamlet, de l’Association des psychologues noirs aux Etats-Unis, mentionna que de nos jours il y a un grave débat sur la question de savoir si une personne peut se dire chrétienne, croyant en un seul Dieu tout puissant, tout en acceptant les pratiques traditionnelles des libations, qui impliquent pourtant la reconnaissance et le culte rendus à plusieurs dieux. Hamlet fit remarquer que la libation a une longue tradition: «On trouve beaucoup de références dans la bible sur les libations et les offrandes de boisson. A la lumière des exemples bibliques, la libation ne peut être catégoriquement exclue, comme incompatible avec le christianisme.»

Foi et culture

Beaucoup de questions surgissent, telles que les relations entre la foi et la culture. Il y a aussi une différence entre la reconnaissance et le souvenir des ancêtres, et l’invocation de leur présence. La plupart des chrétiens accepteraient volontiers de se souvenir de leurs ancêtres, mais non pas d’invoquer leur présence.

Selon Sellasie Amelor, commentateur social, les libations sont un signe du respect que les Ghanéens ont pour les anciens et qu’ils expriment en invoquant leur mémoire par des libations et d’autres rites traditionnels. Il explique: «Nous leur donnons une “dullia”, une forme de respect. Il est totalement faux de penser que les anciens voulaient mettre leurs ancêtres et le Dieu tout puissant sur le même pied, et de conclure qu’offrir des libations est la même chose que rendre un culte aux ancêtres».

Pour le dirigeant d’Afrikania, Ameve, dire que la religion traditionnelle africaine est idolâtre est un signe d’ignorance: «C’est par ignorance que les évangélistes expriment cette idée. En fait, l’idolâtrie est une émotion qui affecte toutes les personnes et toutes les religions. Certains idolâtrent leurs idées, d’autres leurs croyances, d’autres encore leur argent et leurs richesses».

Selon Kwame Bruce, avocat, les protestations des Eglises montrent qu’elles manquent de sensibilité à l’égard de la pluralité de la nation, dans laquelle les adeptes des religions traditionalistes ont aussi leur place. «Le problème fondamental est de savoir si les différends théologiques justifient que l’Eglise refuse à d’autres leur engagement religieux. Aujourd’hui, il nous faut affirmer notre foi dans le Christ sans briser pour autant nos traditions religio-culturelles. Cela implique que nous renoncions à notre hostilité d’inspiration occidentale envers les racines de notre religion traditionnelle. Ainsi, tout comme à l’Occident il y en a qui se disent juifs chrétiens ou hindous chrétiens ou musulmans chrétiens, de même en Afrique il y en a qui aiment se dire traditionalistes chrétiens».

Toutefois, il reste la question: faut-il africaniser le christianisme ou plutôt christianiser l’Afrique? Le débat continue.


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